Avec la banalisation d'Internet, j'ai l'impression d'assister à une libération de la parole des childfree, et notamment des femmes childfree, sur le net (childfree, terme anglais qui désigne une personne sans enfant par choix ; le terme childless désigne une personne sans enfant, que ce soit une situation choisie ou non). De plus en plus de femmes prennent la parole, sur les blogs, les réseaux sociaux, pour dire haut et fort qu'elles ne veulent pas d'enfants et critiquer la pression sociale qu'elles peuvent subir, avec plus ou moins de force, de la part de personnes qui ne comprennent pas leur choix. Parfois ce sont aussi des femmes pas encore sûres de ce qu'elles veulent ou qui repoussent la maternité à plus tard, mais pour qui cette pression est tout aussi pesante. Pour ces femmes, Internet peut faire office d'espace de liberté inédit où elles peuvent parler longuement de ce qu'elles vivent et discuter avec des femmes ayant un vécu similaire. 

Car beaucoup de femmes, qu'elles désirent ou pas des enfants, constatent cette pression sociale qui pèse sur elles, beaucoup plus que sur les hommes. Certes, un homme qui déclare ne pas vouloir d'enfants peut subir aussi des remarques acerbes et désagréables ("Tu es égoïste", "Aucune femme ne voudra de toi si tu ne veux pas d'enfants", etc...). Cependant, les femmes childfree brisent peut-être un tabou encore plus lourd en affirmant qu'on peut être une femme sans être une mère. 

Pour un certain nombre de gens, en effet, la question n'est pas de savoir si on veut des enfants, mais quand on en aura, car il va de soi que cela doit arriver un jour. Personnellement, je reste abasourdie devant la tranquille assurance des gens qui, pour lancer une conversation ou par curiosité mal placée, n'hésitent pas à interroger lourdement : "Et toi, c'est pour quand ? Quand est-ce que tu t'y mets ?". Comme s'il allait de soi que faire un enfant était le projet incontournable et inévitable de tout être humain. Questions d'autant plus grossières que beaucoup de gens n'hésitent pas les poser sans seulement connaître leur interlocuteur ou interlocutrice, comme si la personne en face était tenue d'évoquer un sujet aussi intime avec n'importe qui. Cette personne peut très bien ne pas vouloir d'enfants, être stérile, essayer sans succès d'avoir des enfants depuis des années, le sujet peut avoir créé des tensions dans son couple, etc... Mais la personne qui pose la question inquisitrice n'a visiblement pas de scrupules (dans le cas où la personne visée serait perçue comme célibataire, la question bien lourde sera plutôt "Alors, toujours pas de copain/copine ?", assortie parfois d'un menaçant "tu ne vas pas rester vieille fille/vieux garçon, quand même ?"). 

Et dans le cas où une personne finit par dire qu'elle ne veut pas d'enfants, elle peut être tenue de répondre à de nouvelles questions inquisitrices ou de supporter des remarques douteuses : "Bah pourquoi ? C'est tellement bien d'avoir des enfants. C'est que du bonheuuur. Tu dis ça parce que tu es jeune. Tu es immature. Tu es égoïste. Tu changeras d'avis un jour. Tu dois changer d'avis. Change d'avis, maintenant". On peut d'ailleurs constater que s'il y a bien une discussion qui peut virer très vite au dialogue de sourds, c'est celle-là. Vous pouvez répéter inlassablement à certaines personnes que vous ne voulez pas d'enfants, cela n'empêchera pas ces personnes de revenir régulièrement à la charge pour vous poser encore et toujours les mêmes questions, comme si vous n'aviez absolument rien dit. Puisque il est entendu que vous allez forcément changer d'avis et que vous ne savez pas ce que vous dites (mais les autres savent apparemment mieux que vous). 

Pourquoi ne pas vouloir d'enfants ? Et pourquoi pas ? On ne harcèle pas de questions les gens qui veulent des enfants ou en ont. Faire des enfants est perçu comme "normal", "naturel", et on n'a pas à se justifier de la décision d'en faire. Alors moi, j'estime que je n'ai pas à me justifier ou à fournir une liste longue comme le bras de "raisons" pour lesquelles je ne veux pas d'enfants. D'ailleurs quand bien même je chercherais à donner ces raisons, je ne crois pas qu'elles suffiraient à tout expliquer. Si on ne veut pas d'enfants c'est parce qu'on n'a pas de désir d'enfants, et il n'est pas nécessaire de chercher plus loin. Le désir d'enfants n'est pas inné et ne concerne pas tout le monde. Je ne veux pas forcément entrer dans un "débat" sur le sujet, ni qu'on cherche à contrer mes "arguments" en cherchant à me démontrer par A + B que la maternité est merveilleuse et que je ne devrais pas passer à côté : ce n'est pas de l'ordre du débat, je prends les décisions qui concernent mon corps et mon utérus, point.  

Ma situation actuelle fait que je me sens relativement préservée de la pression sociale (encore jeune et on me dit souvent que je fais moins que mon âge, sans emploi stable et officiellement célibataire). Cependant j'ai tendance à redouter les jugements des gens et il n'est pas forcément évident de dire clairement que l'on ne désire pas d'enfants, jamais. En lisant des témoignages d'autres personnes childfree, je découvre des situations qui s'apparentent parfois clairement à du harcèlement régulier. Quand on affirme qu'on ne veut pas d'enfants, on nous prédit volontiers une vie triste et sinistre destinée à se terminer dans la solitude d'une chambre de maison de retraite. En réalité, une vie sans enfants n'a rien de triste, mais à mon avis la difficulté réside dans le fait de se construire une vie en dehors des repères balisés que les autres prévoient pour nous. Pour les femmes childfree, pas de complicité autour du test de grossesse, de l'échographie chez le gynécologue ou du récit d'accouchement. Etre childfree oblige à s'interroger sur la façon dont on veut vivre sa vie, le parcours de celle-ci laissant davantage place à l'imprévu. Je réalise qu'il n'est pas forcément évident de devenir une femme adulte childfree dans une société où une femme sans enfants est encore considérée plus ou moins par certaines personnes comme une post-ado un peu attardée. 

Quand on est une femme (ou perçu-e comme telle), on nous met en tête que nous devons être "féminine", c'est-à-dire correspondre à des normes sociales rigides et contradictoires concernant ce qui est considéré comme "féminin". Et la maternité fait partie de la vision de la "féminité" qu'on nous transmet. La maternité nous est même vendue comme le summum de la "féminité", l'aboutissement ultime de notre vie de femme. Au point que des gens imprégnés de cette vision sexiste et normative disent parfois à des femmes childfree : "Tu n'es pas une vraie femme si tu n'as pas d'enfants". Que sommes-nous alors ? Quand on est une femme childfree, on peut avoir cette impression dérangeante et assez humiliante qu'on n'est pas toujours une "vraie adulte" aux yeux des gens. Qu'on est incomplète, pas aboutie, que notre vie n'est pas sérieuse. On est supposée procréer pour gagner les galons sociaux de la Vraie Femme Accomplie, et en plus accoucher par voie basse peut être jugé préférable à la césarienne, le vagin dilaté étant apparemment le gage du statut de la Vraie Femme. J'ai déjà lu les propos de gens disant sérieusement qu'une femme qui n'avait pas été enceinte et n'avait pas accouché n'était pas allée au bout de son aboutissement physique (ou comment on peut s'appuyer sur la biologie pour tenir des propos purement idéologiques. Ces propos peuvent d'ailleurs être bien humiliants pour les femmes stériles, seraient-elles donc "inabouties" ou incomplètes ?). J'ai plutôt tendance à considérer que la possession d'un utérus n'oblige personne à être enceinte, et qu'il est pas nécessaire de tester obligatoirement toutes les potentialités de notre corps pour en avoir la pleine jouissance. 

Notre temps libre est suspect, nos occupations et distractions considérées comme "égoïstes". C'est aussi bien révélateur du sexisme : on encourage les femmes à ne pas trop penser à elles, à privilégier les autres, se sacrifier, à prendre en charge gratuitement les enfants et les vieux. Penser à soi, à sa carrière, à son épanouissement, son bien-être, ou à ses priorités, ça peut vite devenir suspect pour une femme (même une mère qui vient d'accoucher et retourne rapidement au travail n'échappe pas toujours à la médisance et aux remarques acerbes). D'une certaine façon, vivre en tant que femme childfree est un défi, qui peut être désorientant mais stimulant, dans la recherche du sens que nous voulons donner à notre existence, hors de certains sentiers balisés.