Quand des non féministes parlent de féminisme, la figure repoussoir de la "féministe poilue" est fréquemment évoquée. Parfois ce sont même des femmes féministes qui, spontanément, vont s'en distancier : "on n'est pas forcément des féministes poilues". Ainsi, une femme qui voudrait garder ses poils est implicitement assimilée à une femme qui "va trop loin", qui a une étrange lubie égalitariste suscitant la raillerie. Oui bon d'accord, c'est bien beau d'être pour l'égalité, mais quand même, rase-moi ces poils, tu vas ressembler à Chewbacca (ironise un homme qui a lui-même des poils trois fois plus épais sur le corps et une barbe de trois jours, voire de hipster). La féministe est tenue de ne pas "aller trop loin" pour ne pas faire peur (pas trop poilue, pas trop lesbienne, pas trop "masculine", on finit par les connaître, les critères de la féministe qui reste BCBG).

Dans une discussion sur la norme de l'épilation, sur les réseaux sociaux, j'ai vu surgir des hommes agacés qui décrétaient que tout cela était absolument secondaire, des discussions de filles bourges à côté de la plaque qui n'ont rien compris aux vrais problèmes des femmes, ceux qui sont vraiment importants. C'est fou comme des hommes se sentent autorisés à intervenir et à faire des sermons sur des sujets dont ils ignorent tout. Les hommes, pour la plupart, n'ont aucune idée de ce que peut représenter la norme de l'épilation, la contrainte qu'elle peut faire peser sur les femmes au quotidien. Le contrôle du corps que cela implique. "Bah tu t'en fous, ne t'épile pas, fais ce que tu veux, t'es libre", professe le mec ignorant. Merci, c'est donc si simple, mais moi je l'ignorais, pauvre nunuche que je suis. 

Pourtant, par rapport à d'autres femmes, je me sens privilégiée. Dans le sens où effectivement, je ne m'épile pas, et cela ne me pose pas problème au quotidien. Je corresponds au terrible cliché repoussant de la "féministe poilue" : féministe, pas épilée, et tenant à le rester ! Je suis même un cas relativement rare, sachant que je n'ai jamais épilé mes poils de ma vie. Dans une société où on apprend aux filles à haïr leurs poils, j'ai eu la "chance" d'être dotée de poils assez fins et peu voyants. Contrairement à d'autres filles, je n'ai aucun souvenir de remarques désobligeantes sur mes poils pendant mon adolescence. Je me revois, à presque 16 ans, me promenant avec des shorts très courts pendant l'été sans que personne ne dise rien. 

Face aux pubs télévisées où les femmes agitent leurs jambes épilées en l'air en se prenant pour des déesses, un autre modèle a fait office pour moi d'alternative : ma mère. Petite, j'avais l'habitude de rentrer dans la salle de bains quand ma mère y était et j'avais remarqué qu'elle avait des poils sous les bras et entre les jambes, et j'ai appris à trouver cela parfaitement normal. Beaucoup plus tard, j'ai découvert avec surprise les actrices des films pornos, aux sexes nus, je trouvais ça bizarre, infantile et plutôt laid. A mes yeux le sexe poilu de ma mère restait le seul "vrai" sexe de femme, d'une certaine façon.

Si je devais m'épiler aujourd'hui, alors que je suis adulte, je serais probablement bien maladroite pour cet exercice jamais effectué auparavant, et sans doute perçue comme une attardée à l'hygiène douteuse par un certain nombre de gens (en réalité, je le rappelle, l'épilation n'a rien à voir avec l'hygiène, et mes poils n'ont aucune odeur particulière après le bain et le déodorant...). Il n'est pourtant pas si loin, le temps où les femmes pouvaient poser avec des poils sous les bras, des hanches larges, exhiber leurs poils au cinéma, et être considérées comme belles... De nos jours la mode est plutôt aux mannequins anorexiques et à l'épilation intégrale. Aucun poil qui dépasse. Les femmes ont acquis des droits et des libertés (droit de vote, contraception, avortement légal...), mais la pression normative autour de leur corps est particulièrement pesante. Aujourd'hui, des ados à peine sorties de l'enfance croiraient mourir de honte si elles laissaient dépasser un léger duvet de poil... 

En ne m'épilant pas pendant des années, j'ai le sentiment d'avoir gagné pas mal de temps et d'argent (consacrés à autre chose qu'à l'épilation), et évité pas mal de douleurs inutiles (je n'aime pas souffrir inutilement et l'idée de hurler en m'arrachant des poils avec de la cire ne m'a jamais spécialement fait rêver... Je n'ai jamais trop pris au sérieux la sinistre sentence que j'ai entendue enfant, "il faut souffrir pour être belle"... Sans moi, je préfère encore rester moche). Cependant, face à une satisfaction si insolente de fille bien dans ses poils, des hommes aux poils sans doute bien plus épais que les miens viennent parfois ricaner qu'une fille comme moi ne risque pas de trouver de petit ami daignant lui faire l'amour. Mais mec, si ton fantasme personnel, c'est une poupée en plastique lisse sans poils et sans bourrelets nulle part, c'est ton problème, pas le mien (non pas que je compare certaines femmes à des poupées, mais je pense que certains hommes hétéros préfèrent réellement des poupées en plastique aux femmes réelles). D'une part j'ai déjà pu constater très concrètement qu'avoir quelques poils ne m'empêchait pas de dénicher des partenaires sexuels, et d'autre part finir en couple hétéro monogame stable pour le restant de mes jours n'est pas forcément l'objectif ultime de ma vie. Même que je les aime plutôt, mes poils, caresser le léger duvet sous mes bras sans lequel je ne m'imagine pas, et qu'un homme n'a pas trouvé dégueulasse de caresser aussi. 

Suis-je pour autant libérée de la fameuse pression à l'épilation ? Totalement détendue sous mes poils ? Même pas complètement. C'est dire si je sais combien elle est forte, la pression : même moi, l'ultime village gaulois qui résiste à la jambe lisse, je n'arrive pas à me sentir complètement libre de montrer mes poils en me foutant des regards. Il m'est déjà arrivé de penser que je pouvais perdre l'opportunité d'obtenir un emploi juste à cause de mes poils. Oui, car cher mec qui me rappelle d'un ton condescendant que je suis bien libre de faire ce que je veux, en fait, pour certains emplois avec tenue imposée, l'épilation des femmes peut être considérée comme un impératif, implicite ou explicite. Beaucoup de femmes ne chercheront pas forcément à montrer leurs poils pour un emploi impliquant une certaine présentation physique, tant peut être implantée dans leur tête l'idée qu'une tenue "correcte" implique automatiquement d'être épilée. Redoutant souvent de passer pour "sale" ou "négligée". Les hommes, eux, sont tranquilles, quand on leur impose une tenue, c'est le plus souvent avec un pantalon, et ils peuvent exhiber la plus épaisse des fourrures sans que celle-ci ne soit jugée dégueulasse. Combien de fois j'ai d'ailleurs vu des hommes, chemise largement ouverte ou torse nu quand il fait chaud, laissant tranquillement respirer leurs poils sans se soucier du moindre jugement, et ce même quand les poils en question ne sont pas particulièrement beaux à voir ? Je ne laisserai jamais un donneur de leçons mansplainer prétendre m'expliquer qu'il n'est pas prioritaire pour une femme de pouvoir aimer et accepter son corps en toute sérénité, qu'elle montre celui-ci ou non. Garder ou pas garder ses poils, peut-on dire, l'essentiel est de pouvoir choisir. Certes, mais encore faut-il qu'existent réellement des conditions permettant de choisir.