Lorsque l'on parle d'islam, ou des musulmans, très vite, ce qu'on pourrait appeler le point Iran finit par surgir dans la conversation. 

L'utilisation de l'Iran comme figure repoussoir pour légitimer des mesures ou idées islamophobes devient parfois presque systématique.

A titre d'exemple, j'ai vu récemment le commentaire d'une personne sur le net qui évoquait une vidéo filmée en Iran montrant des jeunes en train de danser. Suite à la diffusion de cette vidéo, les jeunes en question ont apparemment été condamnés à recevoir des coups de fouet. Et la personne commentait donc en disant qu'en France on parle du foulard qui serait soi-disant porté librement par certaines femmes, mais que LA PREUVE, hein, en Iran on peut se prendre des coups de fouet quand on veut être libre. Quel rapport entre une femme musulmane portant un foulard en France et ce qui est arrivé à ces jeunes en Iran ? Aucun. Mais apparemment, il faut croire que la personne voyait un rapport clair, peut-être parce que le port du hijab est imposé aux femmes en Iran. Mais pourquoi les femmes portant le hijab en France, ou dans d'autres pays, devraient-elles se justifier par rapport aux décisions judiciaires rendues en Iran ? Ce type de raisonnement entretient un état d'esprit islamophobe, selon lequel les musulmans devraient continuellement se justifier pour des actes dont ils ne sont pas responsables, dès lors que ces actes ont lieu dans n'importe quel autre pays musulman, ou sont commis par d'autres musulmans.

Autre exemple, j'avais lu aussi le commentaire d'une personne à propos de Fatima Atif, renvoyée de la crèche privée où elle travaillait parce qu'elle portait un foulard. Et la personne faisait remarquer qu'il n'y avait pas lieu d'y voir une injustice, sous prétexte qu'en Iran, une femme ne travaillerait pas dans une crèche, ou ailleurs, sans foulard. Quel rapport, encore une fois ? 

C'est à se demander parfois si certaines personnes ne sont pas toutes heureuses de brandir le cas spécifique de l'Iran, histoire ensuite de légitimer différentes formes de discriminations visant spécifiquement les musulmans. Faut-il rappeler qu'il y a des dizaines de pays musulmans qui ne sont pas l'Iran, et des millions de musulmans qui ne sont pas Iraniens ? Et de toute façon, dans le cas d'une personne iranienne, en quoi serait-il légitime de s'appuyer sur la situation politique actuelle de son pays d'origine pour légitimer des discriminations ?

La fascination ambiguë que peut susciter l'Iran en France s'est illustée de diverses façons :

- Pendant des années, Caroline Fourest a délégitimé le terme "islamophobie" en affirmant que celui-ci aurait été inventé par des mollahs iraniens pour empêcher toute critique de l'islam (cette théorie a ensuite été remise en question, notamment par Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans leur livre Islamophobie, sachant que le mot "islamophobie" était déjà employé par des auteurs français au début du XXème siècle...).

- Dans les années 80/90, certains médias français désignaient communément les foulards portés par certaines femmes musulmanes en France comme des "tchadors". Or, le mot "tchador" est un mot persan qui désigne un grand foulard spécifiquement iranien, et n'est donc pas adéquat pour décrire tous les foulards... (ce sujet est évoqué en détail par Thomas Deltombe dans son livre L'Islam imaginaire). 

- En 2003/2004, avant le passage de la loi de 2004 interdisant les signes religieux aux élèves des écoles publiques, l'importante médiatisation de Chahdortt Djavann, auteure iranienne ayant publié l'essai "Bas les voiles", a sans doute fortement influencé l'opinion publique concernant ce sujet. Chahdortt Djavann a même été auditionnée par la commission Stasi qui devait remettre un rapport suggérant notamment l'interdition des signes religieux pour les élèves des écoles publiques. 

Chahdortt Djavann étant iranienne et ayant été forcée de porter le foulard dans le contexte iranien, était-elle forcément bien placée pour parler du vécu de jeunes filles musulmanes qui peuvent porter le foulard dans un contexte tout à fait différent ? Elle s'est fréquemment appuyée sur son expérience iranienne pour légitimer ses prises de position, mais d'autres femmes iraniennes ont pourtant exprimé des opinions différentes des siennes (par exemple, contrairement à elle, Marjane Satrapi et Shirin Ebadi se sont prononcées contre l'interdiction du port du foulard aux élèves musulmanes). Chahdortt Djavann est apparemment l'auteure de la phrase "le foulard est l'étoile jaune de la condition féminine", que certaines féministes reprennent comme un slogan sans forcément percevoir l'aspect très douteux d'une telle métaphore... 

Par ailleurs, le recours systématique à l'Iran pour parler de l'islam en général, ou des musulmans vivant en France, n'est pas cohérent. L'Iran est un pays dont la population musulmane est majoritairement chiite, alors qu'en France les musulmans sont majoritairement sunnites. L'Iran a sa culture spécifique, ainsi que son système politique spécifique depuis la révolution de 1979, et beaucoup de musulmans ne sont pas spécialement familiarisés à la culture iranienne en général, ni à la "République islamique d'Iran". Demander à des musulmans non iraniens de se justifier sur leur pratique de l'islam en s'appuyant sur le cas de l'Iran peut être aussi absurde que de demander à des chrétiens américains de se justifier sur le christianisme en leur parlant de la Pologne... 

Outre le cas iranien, certaines personnes s'appuient parfois sur l'Afghanistan ou l'Arabie Saoudite pour tirer des conclusions généralisantes fausses sur l'ensemble des pays musulmans ou sur les musulmans. En témoigne par exemple ce cliché fréquemment répété par certaines personnes mal informées : "Dans les pays musulmans, ils n'autorisent pas les églises" (apparemment les personnes qui pensent ça considèrent donc que les pays musulmans seraient tous similaires à l'Arabie Saoudite !).

La fixation sur l'Afghanistan et l'imposition de la burqa par les talibans permettent aussi à certaines personnes de tirer les conclusions les plus absurdes. Lors d'une discussion sur le net concernant le foulard (oui, le foulard, vous savez, qui couvre les cheveux et rien d'autre...), une personne est intervenue en parlant d'un documentaire sur l'Afghanistan et les femmes qui portent la burqa, et que c'était la PREUVE qu'une femme musulmane ne peut pas porter un foulard de son plein gré. Quel rapport entre les deux ? Foulard, niqab, tchador, burqa, il faut croire qu'aux yeux de certaines personnes, ces mots forment une sorte de grand magma incluant, de manière indistincte, des "trucs de musulmans". Il serait pourtant bon de rappeler que les différents pays musulmans n'ont pas tous la même culture, que l'Afghanistan ne représente qu'elle-même, que le foulard et la burqa ne sont pas la même chose. Que cette manière de parler de "trucs de musulmans" sans tenir compte des différences de culture, de pays, de symboles, entretient une vision simpliste et raciste des personnes musulmanes, dont la diversité est niée et réduite à des stéréotypes grossiers. 

J'en ai parlé auparavant dans mon précédent article "Certaines féministes et le hijab" : certaines féministes ne reculent pas toujours devant les confusions islamophobes et usent parfois du recours au "cas iranien", ou afghan, ou saoudien... pour raconter tout et n'importe quoi sur l'islam et/ou sur le hijab et les femmes qui le portent. Il me paraît nécessaire de répéter que la réflexion féministe devrait aller de pair avec une réflexion anti-raciste et anti-islamophobe, notamment afin que des initiatives féministes ne deviennent pas elles-mêmes les relais de clichés islamophobes.