On accuse régulièrement les personnes qui se revendiquent antisionistes de contribuer à la montée de l'antisémitisme. Comme je l'écrivais dans mon article précédent sur le sionisme, la confusion est d'autant plus grande que certaines personnes se décrivent comme "antisionistes" alors qu'elles sont en réalité antisémites (coucou Dieudonné).

Cependant, on pourrait mettre en avant le fait que certains discours sionistes, qui prétendent soutenir les juifs, peuvent contribuer à la montée de l'antisémitisme et à la banalisation de préjugés antisémites.

On en a un bel exemple avec cet article scandaleux publié récemment par Jacques Tarnero :

http://www.huffingtonpost.fr/jacques-tarnero/luniversite-paris-viii-fait-elle-partie-des-nouveaux-territoires-perdus-de-la-republique_b_5017620.html

 

Dans cet article, l'auteur s'évertue à démontrer que les militant-e-s pour la cause palestinienne qui soutiennent le mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanction) seraient... des héritiers du nazisme ! Rien que ça. La comparaison entre ce mouvement et l'antisémitisme est constante dans l'article :

En utilisant le masque émancipateur de la lutte anti apartheid, ces militants reconduisent les gestes des nazis dans les années 30 qui barbouillaient d'étoiles juives les magasins à boycotter. On connaît la suite de cette histoire. (...)

Désormais c'est au nom de l'antiracisme que des juifs "sionistes" ont été expulsé d'une manifestation anti-raciste à Toulouse par des militants d'extrême-gauche Aux cris de "sionistes, fascistes, barrez-vous" ils renvoyaient comme un sinistre écho des "juif, casse-toi, la France n'est pas à toi" scandés dans les rues de Paris, lors de la manifestation nommée "jour de colère" de janvier dernier.

La comparaison est évidemment d'une mauvaise foi crasse. On a le droit de ne pas approuver la méthode du boycott, mais encore faut-il avancer des arguments au lieu de se livrer à une pareille diffamation. Pour rappel, les militant-e-s qui invitent à boycotter l'état israélien ne suggèrent pas de boycotter les juifs en général (d'ailleurs parmi ces militant-e-s il y a des juifs...) ; et une phrase comme "sionistes, barrez-vous" ne vise pas spécifiquement les juifs (les juifs ne sont pas tous sionistes, et les sionistes ne sont pas tous juifs...).

Au passage, l'auteur n'oublie pas d'ajouter des amalgames islamophobes :

Dans les banlieues toute la frustration sociale a trouvé ainsi le bouc émissaire de son mal être. Des Palestiniens par procuration jouent à l'intifada contre les démons sionistes. Les juifs portant kippa n'y sont plus bien vus par ceux qui ont fait de Mohamed Merah leur héros. On peut bien rêver que la République laïque et obligatoire ne tolèrera jamais cela et que le fascisme ne passera pas. Trop tard, le fascisme est déjà passé et ce fascisme qui vient, pour reprendre le titre d'un ancien livre de Jacques Julliard n'est pas celui qu'on attendait. L'islamo-gaucho-fasciste en est la nouvelle incarnation.

Et voilà : pour l'auteur, les antisémites sont de vilains musulmans (pardon, "islamogauchistes") de banlieue. Mais quel rapport avec l'islam ? Beaucoup de militant-e-s qui soutiennent la cause palestinienne ne sont pas musulmans, mais apparemment Jacques Tarnero n'en est pas à un raccourci haineux près.

Ce qui menace aujourd'hui les français juifs en France menace tous les Français. Ce qui menace Israël menace la France. Ne pas le comprendre est suicidaire.

Le bouquet final : la condamnation légitime de l'antisémitisme en France serait donc équivalente au fait de soutenir Israël ! 

On retrouve des raccourcis mensongers similaires dans un texte récent signé Christian Estrosi :

http://www.tel-avivre.com/2014/06/10/je-suis-fier-detre-un-ami-disrael-par-christian-estrosi/#

Quelques jours avant d’être à nouveau présent sur la Terre d’Israël, des 15 au 17 juin prochains, je souhaite m’exprimer dans ces colonnes afin de marquer mon engagement dans la lutte contre l’anti-judaïsme, qui gagne partout du terrain, et contre l’odieuse campagne internationale de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) qui sévit au plan international. (...) 

A ceux qui soutiennent sans discernement la campagne de boycott contre Israël, je veux dire qu’ils ne nuisent pas à l’Etat juif mais à la paix ; de plus, les assassins et les terroristes qui prônent le meurtre du Juif sont ravis de ce soutien qui conforte à leurs yeux les actes criminels. (...)

Face à la mécanique inacceptable qu’est la judéophobie, il est impératif que des élus de la République française et d’autres pays s’engagent et fassent rempart pour protéger les Juifs et soutenir Israël. Je suis et serai toujours de ceux-là.

Là encore, les militant-e-s BDS sont mis sur le même plan que des agresseurs antisémites ; là encore, la lutte contre l'antisémitisme est associée au fait de soutenir Israël. Ainsi, on l'aura compris, ces discours sionistes qui prétendent soutenir la population juive et s'élever contre l'antisémitisme sont surtout des discours destinés à soutenir Israël, en diffamant les personnes soutenant la cause palestinienne.

En réalité, de tels propos ne sont pas "contre l'antisémitisme", et cultivent au contraire des préjugés dangereux sur les juifs. Ainsi,

- la lutte contre l'antisémitisme est associée au fait de soutenir Israël (il serait donc interdit de ne pas soutenir Israël, sous peine d'être accusé d'antisémitisme ?).

- les juifs français (et les juifs en général) sont associés à Israël, comme s'ils en étaient indissociables... C'est oublier un peu vite que certaines personnes juives peuvent ne pas avoir de lien particulier avec Israël, ou s'en foutre, ou être hostiles à la politique menée au nom de cet état... Il est complètement simpliste et ignorant de faire comme si Israël représentait, de tout temps et de toute éternité, les juifs et le judaïsme.

- les juifs sont présentés comme d'emblée victimes des actions en faveur de la cause palestinienne (alors qu'ils peuvent s'en foutre, ou y prendre une part active...). Au passage, c'est quand même un raisonnement étrange de sous-entendre que la défense des droits d'une population est forcément un danger pour une autre.

De tels propos défendent une vision "communautaire" du conflit israélo-palestinien : les juifs sont décrits comme liés de toute éternité à Israël et hostiles à la cause palestinienne ; la cause palestinienne est assimilée aux musulmans (qui selon Jacques Tarnero, ne peuvent apparemment défendre cette cause que par antisémitisme !). Alors que, ironie du sort, ce conflit n'est pas fondamentalement un conflit religieux (bien que certaines personnes peuvent lui donner une dimension religieuse).

Soutenir la cause palestinienne n'a rien à voir avec le fait d'être arabe et/ou musulman ; on peut soutenir cette cause tout simplement pour défendre les droits humains, et lutter contre le colonialisme. Ce n'est pas défendre les juifs que se présenter ainsi comme "ami d'Israël", et nul doute que certains juifs se passeraient volontiers d'une telle "amitié"...